Le soir d’Europe est un matin

Je ne serai pas très éloigné de ce que Jean-Marc Ayrault a dit et cela n’étonnera personne sur ce sujet, surtout pas Georges Berthoin. Mais je vais partir d’un autre angle. D’abord, j’ai été très heureux de lire le titre que vous avez donné à cette entretien, cela m’a rappelé un souvenir très très ancien. On est en 1967, j’ai 15 ou 16 ans. À la maison, on n’avait pas beaucoup d’argent et c’est cette année-là qu’on a acheté le premier électrophone. C’était un Teppaz. Je ne sais pas si quelques-uns d’entre vous voient ce que je veux dire. Vendu avec celui-ci, il y avait deux disques qui étaient offerts pour qu’on les découvre et l’un d’entre eux était la IXème symphonie, l’Hymne à la Joie. Je n’avais pas une culture musicale très accentuée et j’ai découvert cette admirable œuvre. J’ai appris que c’était l’hymne européen : c’était marqué sur la pochette du disque. Je me suis dit, ne doutant de rien déjà : si c’est l’hymne européen, il faut que j’écrive des paroles. J’ai écrit ces paroles. Je les ai perdues, sauf le souvenir du dernier vers que je trouvais particulièrement senti et qui disait « le soir d’Europe est un matin ». Et je trouve qu’à pas mal d’années de distance, c’était au fond le sujet de ce colloque. « Le soir d’Europe est un matin ». Alors en essayant de mettre en confrontation mes rêves d’adolescent - tous mes rêves d’adolescent ne tournaient pas autour de l’Europe, j’en avais quelques autres - avec ce qui se passe aujourd’hui, je vais dire à mon tour ce que je crois être les racines de la crise que nous sommes en train de vivre. Pour moi, il y en a deux principales qui font choc dans l’opinion - mais dans l’opinion populaire, profonde - et qui mettent en danger, je suis d’accord avec cela, l’idée politique même de l’Europe. J’ai vécu avec beaucoup de chagrin ce que nous avons affronté en 2005. Je dirais un mot dans une minute des raisons pour lesquelles, je pense, ce référendum a été perdu, parce qu’elles sont très actuelles. Il y a deux éléments qui forment un trouble extrêmement profond dans l’opinion qui auraient pu être combattus par des responsables, des leaders politiques de plein exercice qui auraient trouvé les mots, l’enthousiasme, l’entrain, la vision historique qui auraient su décrire l’horizon. On ne les a pas trouvés ou en tout cas, on ne les a pas entendus. 

Le premier de ces éléments, c’est que l’Europe est, pour les Français, le nom actuel de la globalisation, de la mondialisation. Ils ont l’impression que dans ce mécanisme, il y a de l’irrémédiable, sur lequel ils n’ont aucune prise et que, plus ils se débattent, plus on les enfonce dans cette fatalité. Je crois que c’est le sujet de la Grèce aujourd’hui. On vote pour changer notre destin et on va tout d’un coup découvrir que ce qui nous attend, en dépit des promesses, est au moins aussi perturbant que ce que l’on nous avait promis d’éviter. 

Cette espèce de fatalité, de fatum - avec le latin que j’aime et l’allemand de Jean-Marc Ayrault, vous avez là les deux exemplaires de la race des refuznik - cette fatalité qui pèse sur les destinées individuelles et dont l’Europe est le visage normatif. 

Le fatum a un nom aujourd’hui, la fatalité de la mondialisation s’appelle « Europe » pour les gens. C’est le premier élément de ce drame. Le deuxième élément de ce drame c’est qu’il y a, dans le fonctionnement des institutions européennes, une opacité qui est mortelle. Je vais faire une déclaration d’optimisme. Je crois que si on demandait dans le secret d’un face à face de sondeur ou d’une conscience ou d’un vote, tranquillement, si on demandait aux Français « est-ce que nous, France, nous pouvons nous en tirer tout seuls ? », je crois qu’ils répondraient non. J’ai l’espoir qu’ils répondraient non. Je fais attention, parce que l’un d’entre nous, tout à l’heure, dans le couloir, m’a dit : « j’ai un fils à Science Po, tous ses camarades de droite et de gauche sont devenus souverainistes », comme un phantasme de reprise en main de son propre destin (…).

Je crois, j’espère qu’au fond, les citoyens diraient : « non, on ne peut pas vivre tout seul, donc il faut vivre avec les autres ». Il faut être solidaire avec les pays qui nous entourent. Mais, comme Jean-Marc Ayrault l’a laissé entendre, se pose la question politique. Et la question politique commence par le pacte démocratique élémentaire, c’est à dire que les citoyens sachent ce qu’on fait en leur nom. Or, aujourd’hui il n’y a pas un citoyen français sur mille - et même pas parmi les responsables politiques si on les interrogeait vraiment, si on leur posait la question - qui saurait, à de très rares exceptions près, ce que fait Juncker - j’ai beaucoup d’affection depuis très, longtemps pour Jean-Claude Juncker. A quoi travaille-t-il ? Que disent-ils, y compris mes amis du Parlement européen ? Quels sont les textes qui se préparent ? A quoi l’opinion doit-elle être intéressée ? Quelles sont les décisions qui sont en train de mûrir ? Rien. Nous avons pourtant un parlement de 800 membres à peu de chose près, des médias, un peuple initié. On ne sait rien ! Et si vous croyez qu’un peuple peut donner sa confiance à quelque chose dont il ne sait rien, à des décideurs dont il ne sait rien... 

À mon sens on ne voit pas la réalité des choses. Je vais vous dire pourquoi on a perdu le référendum de 2005. Ici, dans la salle, il y a quelqu’un qui avait écrit avec nous le premier projet de Constitution européenne en 1999. Nous l’avons présenté et dès que nous l’avons présenté, le Pré sident de la République allemand de l’époque m’a fait appeler pour me dire « c’est la première fois qu’il y a un texte sur la table ». C’était, en quelque 50 pages, à peu près l’introduction de la Constitution Européenne, le premier chapitre. Mais on a ajouté 500 pages derrière ! Personne ne peut lire 500 pages. Et comme personne ne pouvait les lire, tous les phantasmes de toute nature, de l’économie, du service public, etc... se sont fixés. Il était impossible qu’il en fût autrement ! Je comprends très bien pourquoi Jean Monet avait pensé la forme de l’institution, l’architecture de l’institution européenne, comme devant être fondée sur des experts sages qui diraient, à la place d’un gouvernement contrôlé par les citoyens, ce qu’il faudrait faire. On sortait de la guerre, c’était sept ans après la guerre, ce n’était pas facile d’aller devant les peuples. Vous vous souvenez des débats devant l’Assemblée nationale dans lesquels Robert Schumann se faisait traiter de « boche ». Il y a eu cela, mais aujourd’hui, cette opacité, cette opacité impénétrable pour les citoyens est à mes yeux ce qui rend impossible l’adhésion au projet européen. 

C’est pourquoi je plaide pour qu’il y ait une partie des débats du Conseil européen qui soit publique. Que les chefs d’États et de gouvernements échangent devant des caméras de télévision, devant internet, sur les problèmes qu’ils traitent, sur l’agenda qu’ils ont devant eux. Je prends toujours un exemple qui remonte au déclenchement de la guerre d’Irak. S’il y avait eu un débat où Jacques Chirac, défendant une position que j’ai soutenue ardemment, avait dit devant les citoyens européens à quel point cette guerre ne correspondait pas à la vision qu’on pouvait avoir de l’avenir, et, que Aznar et Blair seraient venus expliquer le contraire, ce débat passionné aurait créé une opinion publique européenne et vous auriez eu des manifestations à Madrid, à Londres, à Rome pour soutenir Jacques Chirac. Tant qu’on n’aura pas la création d’un débat institutionnalisé sur les décisions de l’Union avec tous les citoyens français, le rejet ne faiblira pas ! Ils savent à peu près ce qu’on débat en France ces jours-ci, on a quelque sujets importants. Ils savent, la radio en parle, mais de débats européens, il n’y a pas ! Or, il n’y a pas de démocratie si les citoyens sont tenus à l’écart des décisions qui se préparent en leur nom et qui sont prises et qu’on leur impose. 

Voilà à mon sens les deux éléments de la crise européenne, l’Europe apparaît comme le fourrier de la globalisation forcée et son fonctionnement est absolument opaque ! On ne pourra en sortir que le jour où on acceptera ce saut qui ne nécessite de changer aucune institution, on n’a pas besoin de nouveaux traités, tout est possible et j’allais dire tout est facile dans cette affaire. À mon sens c’est de refondation pratique qu’il s’agit. La renaissance passe par l’ouverture aux opinions publiques et aux citoyens des débats qu’on tient en leur nom. Si ça ne se fait pas, mon pronostic est très pessimiste sur ce qui risque de se produire à l’occasion d’une élection. Je pense que Cameron a gagné les élections britanniques parce qu’il a affiché l’option, hélas ! du référendum sur la sortie de l’Union européenne. Non pas en se prononçant sur la sortie, mais en disant : « vous allez pouvoir vous exprimer sur ce point ». Avec les nationalistes écossais, cette promesse a entraîné le succès de Cameron. Réfléchissons-y !