« Tant que Poutine est en vie, il n’y aura pas de stabilité ! »

L’Ukraine vient d’élire un puissant homme d’affaires Piotr Porochenko à la tête de l’État. Est-ce le meilleur profil pour réconcilier le pays et redresser son économie ?

Porochenko est celui qui répond aux attentes de l’est, comme de l’ouest du pays. C’est rare, car notre société est hétérogène, elle est composée de deux mentalités, de deux approches différentes vis-à-vis des valeurs européennes et des valeurs morales, en général. Il n’a pas d’ambitions politiques, il n’a jamais été poursuivi pour corruption, ses affaires sont durement touchées par les sanctions russes. Il a participé à la Révolution orange (2004-2005) aux côtés de Ioulia Timochenko et Viktor Iouchtchenko. Par ailleurs, il est l’un des rares hommes politiques qui a su éviter des déclarations radicales au cours de ces derniers mois. C’est quelqu’un de posé ; il ne se laisse pas guider par ses émotions ; il ne promet rien de superflu et n’appelle personne sur les barricades. 

On a l’impression qu’au cours de ces six derniers mois, l’Ukraine est devenue le terrain d’une gigantesque confrontation géopolitique...

Le conflit est en ce moment au dessus de l’Ukraine : entre les États-Unis et l’Europe d’une part, et la Russie, d’autre part. Mais en réalité, il n’y a jamais eu de réel contact entre les manifestants de la place Maïdan et les politiques américains et européens. Ces derniers traitaient en effet avec les représentants de l’opposition ukrainienne, laquelle avait peu de crédit auprès de la population. Quand Vitali Klitschko ou Arseni Iatseniouk venaient s’exprimer à Maïdan, seules une dizaine de personnes les écoutaient. En revanche, il existe beaucoup de preuves vidéo démontrant que la plupart des hommes armés dans le sud-est sont des russes, des officiers de GRU [Direction générale des renseignements de la Russie, NDLR] et FSB [Service fédéral de sécurité de la Russie, NDLR]. La plupart des Ukrainiens ne veulent plus avoir quoi que ce soit en commun avec la Russie. Aujourd’hui, après la Crimée, tout le monde comprend que tant que Poutine est en vie, non seulement il n’y aura pas de stabilité, mais la menace que la guerre éclate ne sera jamais bien loin.

Qu’est-ce qui a servi de détonateur ?

Cela fait bien longtemps, depuis 2004, que Poutine méprise Ianoukovitch. Mais la Russie n’a pas réussi à faire émerger en Ukraine de candidat à la présidence pro-russe, comme elle n’a pas réussi à créer de parti politique russe au niveau national. A l’exception de ceux qui existent à Sébastopol, comme le «Mouvement russe des jeunes », par exemple. En 2010, quand Ianoukovitch a été élu Président, il a immédiatement signé un accord avec Poutine qui prévoyait la prolongation du bail de la flotte de la mer Noire jusqu’en 2042, en échange d’une promesse orale de réduire les prix du gaz. Mais Poutine n’a tenu sa promesse que lorsque le régime de Ianoukovitch était agonisant, quand il a quasiment signé l’accord d’association avec l’Europe. C’est par ces actions-là que Poutine a lui-même fait naître des sentiments antirusses en Ukraine, même dans l’est de l’Ukraine, qui, il y a encore 20 ans, était majoritairement pro-russe. En donnant l’ordre de l’occupation de la Crimée, il a agi suivant un plan établi d’avance de l’intégration instantanée de la péninsule dans le système russe. Presque tous les ministères russes ont aussitôt envoyé leurs émissaires en Crimée pour adapter le fonctionnement des autorités locales. Même les botanistes ont appelé de Moscou pour demander au directeur adjoint de la réserve naturelle Karadag d’établir de toute urgence la liste des plantes rares pour les ajouter à la nouvelle édition du Livre rouge de la Russie.

Quel est le rôle de l’Occident dans les événements de Maïdan ?

L’Occident a tenté de convaincre Ianoukovitch de signer l’accord d’association, qui, d’ailleurs, ne prévoit pas l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne. C’est un accord de libre-échange. Il est évident que ni Bruxelles, ni Paris n’ont besoin de l’Ukraine. C’est l’Europe de l’Est, la Lituanie et la Pologne, qui s’intéressent à nous, parce que leurs voix dans l’Union européenne ne comptent pas vraiment.

Vous évoquez parfois un aspect de la mentalité ukrainienne, celui de la non-contrôlabilité. D’une part, l’Ukraine ne veut pas être dépendante de l’UE, d’autre part, elle fuit la sphère d’influence russe...

Les Ukrainiens de l’ouest refusent d’être dominés aussi bien par l’Europe, que par les Polonais ou les Américains. Ils veulent l’autonomie. D’ailleurs, Pravy Sektor [groupe nationaliste Secteur droit, NDLR] est en ce sens un phénomène intéressant, puisqu’il appelle à renoncer à tous les liens avec l’OTAN et l’Union européenne, d’un côté, et avec la Russie, de l’autre. Je pense que le pays tendra vers l’Union européenne parce que c’est le seul moyen de lutter contre la corruption et construire un Etat de droit. 

Chez une partie de jeunes, qui ont pourtant activement soutenu Maïdan, on observe une sorte d’apathie politique...

Je ne sais pas de qui vous parlez exactement, car les événements de la place Maïdan ont été soutenus par deux-trois millions de jeunes. Un grand nombre d’entre eux restent actifs en politique. L’apathie nous guette seulement si, comme dans le cas de la Révolution orange, les nouveaux dirigeants élus ne changent pas la situation.

Comment expliquer le soutien massif de la population pour l’indépendance du sud-est de l’Ukraine ?

Dans le sud-est, seuls 10 % de gens ont peur du nationalisme ukrainien, qui, par ailleurs, est un faux problème, monté de toutes pièces. 50 % de la population parle en russe, 80 % de la presse est publiée en russe, 90 % de livres en vente sont en russe. Cela fait des années que les gens à l’est regardent la télévision russe qui leur raconte des histoires sur les méchants nationalistes qui vont venir et leur arracher la langue parce qu’elle sert pour parler en russe. 

Katerina Markelova

Andreï Kourkov, qui vient de publier « Journal de Maïdan »,est actuellement l’écrivain ukrainien le plus connu à l’étranger. Ses romans dénonçant l’absurdité et le chaos qui accompagnent l’évolution des sociétés post-soviétiques sont écrits avec humour et lucidité. Son œuvre est actuellement traduite vers 36 langues. Il se déplace beaucoup à l’intérieur de l’Ukraine et analyse l’actualité en connaisseur du pays et de son histoire. Impliqué dans les négociations concernant l’accord d’association de l’Ukraine avec l’Europe, A.Kourkov voit ce processus comme l’unique moyen pour son pays de combattre la corruption et de devenir un État de droit.