Oscar a toujours raison

Le public est extraordinairement tolérant. Il pardonne tout sauf le génie », disait Oscar Wilde. Passionné et cynique, idéaliste et pragmatique, superficiel et intellectuel, il fut l’un des critiques les plus poignants de son époque. Ses expressions fascinaient ; le ton déstabilisait ; les vérités laissaient perplexe... Extravagant, sarcastique, exaspérant. L’ on connait bien ce Wilde - le comédien jonglant avec les mots et les stéréotypes. Il mêle la vérité au mensonge, la laideur à la beauté, l’amour à la haine. Et en changeant les masques, il joue à la fois tous les rôles et tous les scénarios qu’il invente pour ses personnages. 

Mais derrière cette façade excentrique, Xavier Darcos nous révèle un artiste incompris et résolument moderne qui déniche les réponses aux questions actuelles. Pour lui, Wilde est un véritable prophète. En se servant de la biographie et de ses œuvres, il produit une critique brillante, « une lecture du monde, un éclairage », de la société moderne. La téléréalité, l’Internet, l’art, la culture, la démocratie, la liberté, le socialisme. Où en sommes-nous aujourd’hui ? Et est-ce qu’Oscar Wilde a toujours raison ? 

« Wilde aurait beaucoup souffert dans notre époque qui se montre impitoyable envers ceux qui ont de l’esprit », lance Xavier Darcos. Voici la première conséquence négative de l’Internet et des réseaux sociaux : nous parlons sans réfléchir, nous condamnons sans comprendre et nous voyons sans regarder. Tout est « exhibé », « facebooké ». « Aujourd’hui le fait de voir suffit, même si le regard n’est dirigé sur rien », se désole-t-il. 

A l’époque victorienne Wilde prévoyait déjà les dangers du voyeurisme - l’une des plaies du XXIème siècle. Et il s’en moquait, ironisait et en faisait rire son public. Trop préoccupés par les apparences, ses personnages se regardent, se parlent, mais se comprennent rarement. « Wilde se serait régalé du voyeurisme actuel, dont la téléréalité est la forme la plus stupidement parfaite. Il y aurait vu la preuve d’une déliquescence mentale, en dimension géante », écrit Darcos. Car aujourd’hui on ne rit plus des bêtises et des laideurs. On les prend au sérieux et on en fait un culte. Comme dans la téléréalité qui « nous montre des individus dans leurs cabinets ou sous leur couette, car il ne faut rien réprimer de ce qui s’épanche spontanément ». 

Ce « débraguettage public » selon Xavier Darcos, bride notre individualité et notre liberté. Tel que Wilde, il aime provoquer des réactions fortes. « Le rap est à la musique ce que le cannibalisme est à la gastronomie » ou encore « Les installations d’art contemporain sont une hideuse foutaise ». Voici quelques idées pour tester les limites de notre liberté, de notre humour et pour les plus ambitieux, briser les lois du conformisme. Mais il n’est pas très optimiste en ce qui concerne les résultats : « Vous serez lynché dès que vous direz quelque chose qui sort de la vulgate moderne ». Car aujourd’hui, l’opinion publique fait et défait les réputations de la même façon et encore plus vite qu’à l’époque Victorienne, grâce au réseau Internet.  « Dans le passé, les hommes infligeaient la torture. Ils disposent aujourd’hui de la presse », dit Wilde. « Léchage, lâchage, lynchage », résume Darcos. 

Et donc, tout est enfin question de culture. Mais pour avoir une bonne culture il faut s’occuper non seulement du prix mais aussi des valeurs, selon Wilde. Connaître non seulement le présent mais aussi le passé, selon Darcos. C’est peut-être pour cela que nous restons si invariablement ancrés dans nos certitudes. La réponse de Darcos est claire. L’ignorance. « Aujourd’hui moins on en sait plus on en est sûr », dit-il. Puisque c’est certes l’ignorance qui nous pousse à nous plier devant la déconstruction des valeurs et « l’intoxication marchande ». A Darcos, cette envie de déconstruire à tout prix paraît surtout « inquiétante ».

En parlant de la plupart des artistes d’aujourd’hui, il s’ étonne : « S’ils sont peintres, ils donnent du balai sur la toile, y balancent leur poubelle, y défèquent… ; S’ils écrivent, ils répugnent à la phrase, à la ponctuation, à la construction de narration… ; S’ils sont compositeurs, ils redoutent la moindre lignemélodique, abhorrent l’harmonie ». Et si Oscar Wilde avait toujours raison et que l’art avait en effet le pouvoir et la possibilité de « dicter une existence » comme dans  Le Portrait de Dorian Gray ? Darcos dit : « Nommer les choses, c’est les faire advenir ». Avec toute la violence et la déconstruction présentes dans l’art, quelle harmonie pourrions-nous encore espérer retrouver dans la réalité?

Malgré le fait que Xavier Darcos choisit de parler de lui et de ses idées à travers Oscar Wilde,  son ouvrage est loin d’être un exercice narcissique. C’est plutôt un manifeste contre le conformisme, dont les pages sont joliment baignées de nostalgie. Une nostalgie pour un écrivain brillant et un homme déchu, malade à la fin de sa vie, qui avait tout désiré, tout possédé et tout perdu pour préserver son extravagance et l’indépendance de ses idées. 

C’est aussi une nostalgie dédiée à l’esprit « libre et profond » et à une autre époque où « le débat esthétique était aussi important que le débat politique ». Car le livre nous fait redécouvrir des valeurs peut-être à jamais perdues, mais si charmantes chez Wilde : la pure inutilité, la beauté éphémère, la grâce et l’esthétique absolue, dont nous avons besoin aujourd’hui plus que jamais et dont nous pouvons toujours retrouver les étincelles dans ses œuvres.

Marina Yaloyan

Oscar a toujours raison par Xavier Darcos 

228 pages, éditions Plon.