Crise et mauvaise gestion

 

Quel jugement portez-vous sur la situation politique et économique de votre pays, deux ans après les débuts de la révolution ?

La situation est critique. Économiquement, le pays est en régression continuelle à cause, essentiellement, de la mauvaise gestion du Gouvernement actuel. Le patronat, les syndicats des travailleurs et les experts sont unanimes : le bilan des dix-huit mois au pouvoir du Gouvernement d’Ennahdha et de ses alliés (la Troïka) est négatif. Les agences de notation financières et économiques internationales ne cessent de sanctionner cette gestion en rabaissant continuellement le statut de la Tunisie. Politiquement, nous sommes dans l’impasse. Depuis le 23 octobre 2012, l’Assemblée nationale constituante (ANC) et les organes de l’exécutif qui en découlent ont perdu toute légitimité puisque leur mandat était arrivé à terme. La Troïka, qui représente une majorité simple au sein de l’ANC, ne veut pas reconnaître le déficit de légalité à cause du dépassement du mandat et du délai et refusent de combler ce déficit par une dynamique consensuelle. Ils s’attachent illégalement au pouvoir. Aujourd’hui, aucune date n’a été arrêtée pour organiser les prochaines élections. L’usage de la violence devient malheureusement de plus en plus une affaire de routine. De prétendues ligues de protection de la révolution agressent les adversaires d’Ennahdha. Les mosquées sont instrumentalisées pour diffuser la propagande politique et les appels à la violence. Des groupes salafistes qui développent un discours djihadiste ont été tolérés pendant des mois, ce qui leur a donné du temps pour s’armer et s’attaquer à l’État. Des assassinats politiques se succèdent. C’est pour toutes ces raisons que l’opposition tunisienne, mais aussi les grandes organisations de masse nationales exigent le changement du gouvernement actuel et la fin des travaux de la constituante, pour aller aux élections qui en finiraient avec la phase de transition pénible qui n’a que trop duré.

On a le sentiment que le leader d’Ennahdha, Rached Ghannouchi et ses alliés salafistes - avec lesquels il joue un double jeu - ont confisqué la révolution à une très grande partie de celles et ceux qui en ont été les instigateurs et qui ont rejeté l’ex-président Ben Ali… Rached Ghannouchi a promis des élections et une nouvelle Constitution dite «démocratique». Où est-elle ?

Il est vrai que les mouvements qui se disent «islamistes» - ils n’ont rien à voir avec l’islam tunisien modéré - développent un discours double. La révolution tunisienne avait des slogans simples et clairs : emploi, liberté et dignité. En prenant le pouvoir après les élections de 2011, Ennahdha a détourné les objectifs de la révolution qui est devenue, contrairement à la vérité historique, une révolution d’ordre identitaire. Les islamistes n’ont même pas participé à cette révolution. Ce sont les jeunes et l’Union générale tunisienne du travail qui y ont joué le premier rôle. Dans la constituante, les députés d’Ennahdha ont essayé à plusieurs reprises de donner un caractère autocratique au projet de la Constitution. L’article 141 parle même du caractère religieux de l’État ! Après les élections, une action concertée a été mise en œuvre, avec des moyens financiers gigantesques, pour changer le mode modéré de la société tunisienne. Des prêcheurs radicaux et moyenâgeux ont été dépêchés de plusieurs pays pour essayer de propager une version rétrograde du wahabisme. Mais les Tunisiennes et les Tunisiens résistent à cette offensive. Le 13 août dernier, ils étaient des dizaines de milliers à manifester dans la capitale et ailleurs pour montrer leur attachement aux droits de la femme tunisienne et à la modernité. 

N’y a-t-il pas des similitudes avec la situation en Égypte ou le P résident déchu, Mohamed Morsi, s’était arrogé les pleins pouvoirs pour en faire bénéficier uniquement la confrérie des frères musulmans et instaurer une dictature islamique ?

Oui, les similitudes existent. La confrérie des frères musulmans est une organisation internationale qui utilise les mêmes stratégies dans les pays où elle est active. Toutefois en Tunisie, qu’il s’agisse des frères musulmans locaux ou d’Ennahdha, ils se trouvent dans une situation plus compliquée, car ils continuent à exercer le pouvoir contre toute légalité. 

L’armée en Tunisie, même si elle n’a jamais été interventionniste comme l’armée égyptienne, pourrait-elle être amenée à jouer le rôle d’arbitre si une majorité de Tunisiens venait à réaliser qu’Ennahdha et les salafistes ne «roulent» pas pour eux et veulent les pleins pouvoirs ?

L’armée tunisienne est républicaine et n’est pas habituée à s’ingérer dans les affaires politiques. Espérons que les acteurs politiques tunisiens trouveront par des moyens politiques pacifiques une voie d’issue de la crise pour éviter d’autres scénarios non souhaitables.

Après l’assassinat d’un deuxième opposant, Mohamed Brahmi, le peuple tunisien ne doit-il pas prendre conscience de l’illégitimité croissante d’Ennahdha et de ses amis salafistes ?

Le peuple tunisien, dans sa majorité, a retenu les leçons des événements des derniers mois. Depuis le 25 juillet, date de l’assassinat de Mohamed Brahmi, la mobilisation est énorme pour exiger un changement radical du processus. Je suis optimiste. On y arrivera. La Tunisie retrouvera les espoirs de sa révolution et s’envolera vers des horizons prometteurs...
 

PROPOS RECUEILLIS PAR CHRISTIAN MALARD