Participer à la démocratie

 

Vous avez participé à une série de rencontres avec le secrétaire d’État américain John Kerry et certains de vos collègues de la Ligue arabe. Avez-vousl’impression que la coalition internationale est sur le point d’exercer une frappe contre le régime syrien ?

Je vais être très précis. La Ligue arabe au complet a pris une décision, avec une résolution au niveau ministériel, dans laquelle elle a clairement condamné les pratiques du régime syrien contre son peuple, qui ont conduit à la situation globale actuelle, et dans laquelle elle a clairement dit qu’elle condamnait l’utilisation des armes chimiques par n’importe quelle partie. Au même moment, la Ligue arabe, dans la même résolution, a clairement affirmé que la responsabilité devrait relever de la Charte de l’ONU et de la Loi internationale. Il est donc indéniable que la Ligue arabe a adopté une position ferme. Les réunions auxquelles nous avons participé à Paris devaient à l’origine se tenir pour discuter de la question palestino-israélienne, et comprenaient un certain nombre de membres de la Ligue arabe, mais pas tous. Avec un si grand nombre de ministres participant aux réunions, avec le secrétaire d’État américain, et même au cours de mes entretiens avec le ministre français des Affaires étrangères, il aurait été illogique de ne pas discuter aussi du problème syrien. Je pense que nous nous rapprochons d’un tournant décisif dans cette situation. Il y aura soit une action  militaire, soit - et cela n’est pas encore palpable - une sorte de solution, mais il nous faudra attendre et voir.

Pensez-vous qu’une intervention militaire pourrait embraser le Moyen-Orient ? Avec l’implication de l’Iran, du Hezbollah, de la Russie, et d’une coalition occidentale, une «poudrière» pourrait-elle exploser, menant à un conflit majeur ?

Il y a plus de parties qui s’opposent les unes aux autres en Syrie qu’il n’y a de parties syriennes, certaines régionales et d’autres internationales, et c’est la raison pour laquelle la situation est si compliquée. Malheureusement, le Moyen-Orient a été le théâtre de tant d’événements violents, avec plus de soixante ans de conflit arabo-israélien, les guerres Irak-Iran, l’invasion du Koweït et enfin l’invasion américaine de l’Irak. Franchement – et bien sûr nous avons eu la situation du Liban, qui était pire encore – s’engager à nouveau dans une situation de violence est quelque chose que nous essayons de prévenir. Pour l’Égypte, le point important est de préserver l’inviolabilité de la Syrie. Qui fait partie du régime et qui fait partie de l’opposition n’est pas au centre de nos préoccupations… Le fait est que la Syrie, en tant qu’État souverain, doit être préservée.

Soutiendriez-vous que les Frères musulmans et les salafistes représentent toujours une menace et un danger pour l’Égypte et pour le reste du Moyen-Orient ?

Les salafistes en Égypte participent actuellement au processus politique. Ils ont rejoint ce que nous appelons « le Comité des 50 » pour établir la Constitution. J’ai de l’espoir, je les encourage à participer à ce processus et j’inciterais la Confrérie à agir de même. Je pense que l’engagement des salafistes est en train de souligner le fait que, en vue de contribuer à déterminer l’avenir, vous devez composer avec les Égyptiens qui ont d’autres points de vue. L’inquiétude avec les Frères musulmans, et leur erreur majeure l’an dernier avant qu’ils ne soient écartés, était qu’ils n’ont pas voulu gouverner démocratiquement, alors qu’ils avaient été élus démocratiquement. Ils ont voulu gouverner exclusivement. Vous ne pouvez pas agir ainsi après une révolution au cours de laquelle 20 millions de personnes sont sorties dans les rues pour une seule raison : participer à la détermination de leur avenir. Si vous les ignorez, vous aurez à faire face aux conséquences.

L’Égypte pourrait-elle être un exemple pour les autres pays du printemps arabe en montrant l’élimination du « fondamentalisme musulman » et ce que certains ont qualifié d’« islam politique » ?

Oui et non. Le rôle prépondérant de l’Égypte au Moyen-Orient est toujours fondé sur la valeur intellectuelle ajoutée. Nous avons été la source des arts, du théâtre, des universités, pendant une longue période, mais cela n’a pas été basé sur l’argent. Franchement, c’est de cette façon que nous pouvons jouer à nouveau un rôle de premier plan dans la région. Nous voulons être un modèle; nous n’allons pas promouvoir nos points de vue et les imposer aux autres, mais nous voulons jouer un rôle prépondérant en donnant l’exemple.Montrer aux gens que vous pouvez avoir la stabilité et la démocratie, et que vous pouvez en même temps avoir la croissance et la justice sociale prendra du temps, mais c’est notre engagement et notre obligation, et pour accomplir cela, nous devons trouver une place pour les islamistes dans notre système. Cependant, ce dont je parle correspond aux nouveaux islamistes, ceux qui croient qu’ils peuvent poursuivre leurs objectifs, mais respectent aussi le fait qu’il y a d’autres Égyptiens qui ont des opinions différentes. L’essence de la démocratie réside dans la participation, il ne s’agit pas uniquement d’aller voter. L’Europe n’a pas besoin qu’on lui rappelle que les dirigeants démocratiquement élus ne s’avèrent pas toujours être des démocrates. Je dis cela respectueusement, nous devons apprendre des erreurs de nos amis, en nous assurant que les principes démocratiques sont acceptés, en veillant à ce qu’ils soient appliqués, intégrés et transparents, et que nous ayons les freins et les contrepoids pour empêcher la majorité ou la minorité de devenir autoritaire.

PROPOS RECUEILLIS PAR CHRISTIAN MALARD