Agnès Letestu, Danseuse étoile de l’Opéra de Paris

 

Cette saison, les rideaux du Palais Garnier se lèvent avec un ballet romantique : la Dame aux Camélias de John Neumeier. La musique de Chopin, l’histoire d’amour et de sacrifice, la chorégraphie qui fait vibrer les danseurs, la mise en scène épurée, les costumes somptueux, tout y est ! Et c’est ce ballet, qu’une des plus belles Marguerite a choisi pour faire ses adieux...

Le rôle d’une vie…

Mélangeant l’esprit et l’élégance, à 42 ans, l’étoile Agnès Letestu a une délicatesse d’interprétation irréprochable. Elle a déjà incarné le personnage de Marguerite Gautier maintes fois. A chaque fois différemment. Avec grande émotion. Avec fragilité et force. Et si bien que c’est presque devenu le rôle de sa vie. 

La transformation d’une courtisane cynique en une femme aimante et sacrifiée dans la Dame aux Camélias la bouleverse. « J’ai une préférence pour  les rôles qui exigent un véritable travail d’actrice – une pensée qui se matérialise en mouvement ». 

En 30 ans de carrière, elle a déjà donné vie à tant de personnages dramatiques – telles Juliette, Gisèle, Marguerite, Odile, Odette… Audacieuse, elle aime les contrastes. « Jouer Odile qui est si fragile et éthérée pour ensuite incarner une femme calculatrice et froide comme Odette – le cygne noir… C’est passionnant ! » D’ailleurs, Le Lac des Cygnes devient son ballet fétiche. C’est en le voyant à l’âge de 8 ans avec Margot Fonteyn et Rudolf Noureev, qu’elle veut être ballerine. C’est aussi son premier grand ballet qui l’inaugura étoile en 1997. 

Depuis, elle n’a pas vu le temps passer. La seule grande différence entre le rêve de la petite fille qui avait envie de porter le joli tutu et la véritable  vie d’étoile, fut le travail titanesque.

Il lui en reste les récompenses : de tant de photos, de films, de souvenirs. Comme ceux de Noureev. « Je l’ai croisé par hasard sur le parking de l’Opéra Garnier et il m’a désignée du doigt pour que je l’approche. - Voulez-vous danser Gamzatti dans ma Bayadère ? - Je tremblais,  mais j’ai osé lever le regard et dire - oui - ». Elle se rappelle toujours de ses yeux bleus perçants, de sa silhouette plongée dans son fameux fauteuil du Tsar de l’Opéra de Paris et de son accent russe, quand déjà très malade, il l’appelait près de lui et chuchotait à l’oreille ses directives lors des répétitions. Ces coups du destin, elle en aura d’autres avec les plus grands chorégraphes : William Forsythe, Angeline Preljocaj, Mats Ek, John Neumeier, Roland Petit, Jerome Robbins …

Ce dernier voudra l’essayer pour le rôle de la dame en vert dans Dances at a Gathering à New York, alors qu’elle n’est encore que sujet. Il la gardera une heure et demie dans le studio pendant que les étoiles s’agiteront dans le couloir. « J’étais effondrée à l’idée d’avoir tout raté », avoue-t-elle. Mais quand ils se recroiseront une semaine après  par hasard dans les coulisses de l’Opéra, il  fera  un grand sourire : « Vous étiez merveilleuse et je vous prends ». 

Elle aura aussi de brillants partenaires. José Martinez - son complice de danse et ancien compagnon - deviendra sa deuxième moitié artistique. Et Stéphane Boullion restera l’allié fidèle et celui avec qui elle ressentira une  grande complicité sur scène dès les premières minutes. « Quand ils ont demandé à Stéphane de remplacer Hervé Moreau qui s’est blessé juste avant le tournage de La Dame aux camélias, nous n’avions jamais travaillé ensemble. Que c’était une aventure effrayante et audacieuse, d’enregistrer une performance après seulement cinq répétitions » !

Son deuxième métier…

En se retournant, elle jette un regard amoureux sur sa scène remplie des échos d’applaudissements des spectacles comme des silences des répétitions, des lumières et des ombres, des rires et de pleurs. Ce qui lui a toujours redonné la volonté de continuer dans sa voie était  la reconnaissance. En France. Et à l’étranger. Comme au Bolchoï à Moscou. Elle s’en souvient encore, ce silence étonnant après le ballet de William Forsythe In the middle, somewhat elevated. « Quand après 5 longues secondes il y a eu des ovations, nous nous somme rendus compte que  le public était  sous le choc. Comme si chaque image et chaque son s’éteignaient peu à peu dans son âme », se souvient-elle, émue.

Mais elle sait que ce ne sont pas ses derniers  souvenirs. « Les répétitions recommencent à peine deux semaines après le dernier spectacle », sourie-t-elle. Elle repart au Japon avec La Dame aux camélias en mars 2014, encore avec l’Opéra de Paris. Elle est aussi répétitrice pour La Belle au bois dormant, le prochain ballet.

De plus, elle voudrait tenter sur la scène ses talents de tragédienne et assumer pleinement sa passion pour la création de costumes « son deuxième métier ». Toujours perfectionniste et imaginative dans ses entreprises, elle en a déjà réalisé pour Les Enfants du Paradis, Marie Antoinette pour le Ballet de Vienne, Scaramouche pour l’Ecole de Danse de l’Opéra de Paris… 

Juste avant que le  rideau tombe, elle avoue qu’elle a eu de la chance. Il est vrai qu’Agnès Letestu a dansé ce qu’elle a rêvé et rêvé ce qu’elle a vécu...        

Marina Yaloyan