" Après tout ce qui s'est passé, le retour au régime payé par Al-Assad est impossible "

 

Quelle est votre évaluation de la situation sur le terrain en Syrie ? Aujourd’hui, pour vous qui êtes là-bas depuis un bout de temps a-t-on une chance de régler cette guerre civile qui a fait près de 40000 victimes ?

Oui, je crois que tout est encore possible. Mais vous savez, ce que les américains appellent "window" se ferme un peu plus. Il devient chaque jour plus difficile de trouver une solution pacifique à cette guerre terrible.

Considérez-vous qu’il est trop tard pour que Bachar Al-Assad accepte de négocier un compromis avec les différents mouvements d’opposition ? Et si c’est encore possible, à quelles conditions ?

Les deux partis qui sont en présence en Syrie sont d’accord sur un certain nombre de choses. Le plus évident est qu’ils ne veulent pas se parler. Heureusement, il est inutile qu’ils s’adressent la parole pour qu’un processus s’enclenche. Ils peuvent parler aux Nations Unies, à la Ligue des Etats arabes ou aux personnes qui les représentent, comme moi. Il faut qu’ils soient disposés à chercher une solution pacifique et à penser à l’intérêt du peuple syrien.Le changement de régime est inscrit dans les faits. Après tout ce qui s’est passé, le retour au régime payé par Al-Assad est impossible. Je serais étonné que les gens à Damas ne s’en rendent pas compte. La question est de savoir comment un changement va s’opérer. De façon ordonnée avec passation de pouvoir organisée et négociée ? Ou alors par la poursuite de cette guerre qui finira certainement avec un changement de régime ?

 Existe-t-il une opposition crédible pour prendre les rênes du pouvoir ?

Il y a une opposition qui devient de plus en plus crédible. Depuis le premier jour, j’appelle publiquement à une unité de l’opposition pour faciliter la confection d’un système, d’un processus politique. L’opposition s’affirme. En ce mois de décembre, nous pouvons constater qu’il n’y a pas une seule organisation en Syrie ; il peut y avoir un accord entre plusieurs organisations pour accepter un processus de paix. Et c’est valable des deux côtés. Le gouvernement de Bachar Al-Assad doit comprendre qu’il faut changer de méthode. Les gens viennent au gouvernement pour que ce dernier puisse organiser un prétendu "dialogue" en toute indépendance et souveraineté. Cela ne peut durer, cette méthode est dépassée. Il est nécessaire de mettre en place ici un processus de paix, organisé avec l’aide de la Communauté internationale ou d’une organisation régionale afin de sortir le pays de l’ornière dans laquelle il est tombé.

Ne pensez-vous pas que la guerre risque de se poursuivre tant que la Russie ou l’Iran soutiennent aveuglément Bachar Al-Assad ?

Non, je ne vois pas les choses de cette façon. Certains partis syriens ont des positions, des objectifs, qui sont soutenus à l’extérieur. Je respecte le point de vue de tous et je parle à tout le monde. J’ai l’impression qu’il n’est pas impossible de parvenir à obtenir que toutes les parties externes adoptent une attitude raisonnable et constructive, et c’est certainement le cas de la Russie, pays où je parle souvent. Pour preuve, j’ai même réussi à mettre sur pied une réunion tripartite entre Hillary Clinton, Sergei Lavrof et moi. Cela a été très prometteur. Nous avons poursuivi en organisant une réunion avec nos adjoints, numéros deux des ministères des Affaires Etrangères russe et américain. Il y a des perspectives de ce côté.

D’un autre coté, quand on voit que certains pays soutiennent des mouvements d’opposition proches des frères musulmans, des islamistes, d’Al-Qaïda, cela ne va-t-il pas continuer d’alimenter la crise ?

La crise est très sévère et alimentée de plusieurs manières. La Syrie est un très vieux pays, les Syriens eux-mêmes sont des gens sophistiqués, ils sont les premiers responsables. Ceux qui sont en train de s’entretuer sont essentiellement des Syriens, même si leurs armes viennent d’ailleurs. Je m’adresse à eux pour qu’ils agissent de manière responsable et qu’ils pensent à l’intérêt de leur pays.

Une prolongation de la crise en Syrie, avec tous les acteurs impliqués – les Etats-Unis, les alliés occidentaux, la Turquie, l’Arabie Saoudite, le Qatar, l’Iran, la Russie, le Hezbollah, le Hamas – ne risque-t-elle pas de contribuer à un embrasement généralisé de la situation au Moyen-Orient ?

Absolument, et c’est même tout à fait sûr ! C’est une règle bien connue, nous avons déjà vu cela ailleurs. Un conflit comme celui qui se déroule actuellement en Syrie ne peut rester enfermé dans les frontières du pays où les choses vont mal. Cela débordera nécessairement. Et cela a commencé, regardez les centaines de milliers de réfugiés. Si cette situation perdure, les pays voisins ne pourront pas supporter ce poids. Le pays s’effrite, devient un lieu de trafic d’armes, de drogues et de banditisme. Tout cela affectera forcément les pays voisins. C’est une évidence ! L’important est donc de régler de toute urgence ce problème qui ne concerne pas seulement l’Afrique, mais toute la région.

Propos recueillis par Christian Malard