Les dangers d'un divorce

 

 

Quand un ministre de l’immigration et de l’intégration décida, à la fin de 2009, de lancer une grande enquête sur  l’identité nationale, les mises en garde ne vinrent pas seulement de la gauche : à quelle appartenance, à quel déterminisme, quels qu’ils soient, renvoyer une nation qui a dû son unité à l’Etat monarchique, puis républicain, et qui a conduit, après les Lumières, une révolution laïque visant à émanciper un individu considéré comme un citoyen rationnel, autonome et responsable ? S’il est une identité française, elle ne peut se déchiffrer qu’à travers l’idée que la nation s’est donnée d’elle-même au fil du temps, et cette idée s’est forgée à travers sa littérature. Il est banal de souligner la place que la littérature occupe dans la culture nationale.

Beaucoup moins de mettre en évidence la puissance de la littérature dans la formation de notre culture politique. Parallèlement à  l’Etat centralisé, qui a imposé aux institutions et à l’espace national sa structure verticale, la littérature s’est constituée en France en un véritable pouvoir : c’est elle qui a donné au politique les mots, les mythes, les symboles et les valeurs qui ont permis à celui-ci d’unifier la nation. D’un côté le centralisme, de l’autre l’émergence d’un pouvoir littéraire, ce sont là deux spécificités françaises, étroitement liées l’une à l’autre, bien avant que Tocqueville en découvre le rôle aux origines de la Révolution française. La Chanson de Roland, par exemple, a fixé l’archétype de l’idéal monarchique français pour plusieurs siècles. A travers la confection d’une langue savante que les Princes ne maîtrisaient pas, tout au moins jusqu’à la Renaissance, les écrivains ont posé les piliers sur lesquels notre vie politique continue de reposer : le Prince, l’Unité de la nation, et l’ « esprit classique », autrement dit l’équilibre entre le sentiment et la raison, entre les mœurs et les institutions. Il est dommage que les historiens négligent leurs sources littéraires : un trésor est caché dedans ! 

Dans son Essai sur la France, en 1932, le philologue allemand Ernst-Robert Curtius écrivait : « il est impossible de comprendre la vie politique et sociale de la France si l’on ignore sa littérature ». Il est en tout cas beaucoup plus difficile de comprendre la genèse et les fondements de la confrontation droite-gauche, ainsi que la quasi-impossibilité structurelle d’un centre stable, si l’on néglige les clés que nous donnent Jean-Jacques Rousseau, Joseph de Maistre et Benjamin Constant. Depuis quelques décennies, nous perdons ces clés et lâchons le fil. 

Le divorce entre la République et les écrivains est un des principaux symptômes du malaise politique d’une nation qui confond de plus en plus l’espace public et la vie privée, et dans laquelle les fins de l’égalité et du droit ont supplanté ce qui était l’essence même de la littérature : le combat pour la liberté. 

Alain-Gérard Slama est l’auteur de Les écrivains qui ont fait la République, tome I : Le trésor caché. Des origines au début du XXe siècle.  Plon.