"L'Iran est le pays le plus dangereux du monde !"

Alors que nous parlons, le monde se trouve à la croisée des chemins. D’abord, il y a cette crise économique mondiale, qui pourrait durer encore plus longtemps que prévu… Et dans le même temps, nous avons les révolutions du Printemps arabe. Au lieu des démocraties, pour lesquelles vous vous êtes battue, aux côtés du Président Bush, comme en Irak, nous assistons à une montée des fondamentalistes : Frères musulmans en Égypte ; Salafistes, également en Égypte, mais aussi au Maroc et en Tunisie… Comment voyez‑vous l’avenir et quelle empathie adopter face à ces révolutions du Printemps arabe, qui nous inquiètent tous ?

Il n’y a sans doute pas de problème plus complexe que ce que nous avons fini par appeler le « Printemps arabe ». Tout ce que nous voyons dans les rues du monde arabe confirme que l’autoritarisme n’est pas synonyme de stabilité. Dans un contexte aussi connecté que le nôtre, où les gens savent très bien ce qui se passe, loin de leur clocher, il est naturel que les peuples revendiquent leurs d roits et si l’on ne leur ouvre pas une voie pacifique pour le faire, ils auront automatiquement recours à la violence… Je m’inquiète d’autant plus que les réformes arrivent trop tard. Résultat, elles ont fait place à la Révolution. Et les populations du Moyen-Orient ne vont pas revenir en arrière. Les Égyptiens ne vont pas revenir vers Moubarak, tout comme les Tunisiens ne reviendront pas vers Ben Ali. La partie est jouée. La question est donc de savoir ce qui va maintenant se passer… Et là, je dois bien admettre qu’à première vue, les choses s’annoncent mal. Nous avons vu les islamistes - qui représentaient la force politique la plus forte et la plus organisée - prendre le pouvoir lors des deux élections qui se sont tenues. Et je pense que ce n’est pas terminé… Parce que, sous la poigne des régimes autoritaires, qu’est-il advenu des courants politiques décents ? Les mouvements démocratiques n’ont pas été en mesure de s’organiser. Quant aux islamistes, ils ont orchestré une radicalisation de la masse qui les re nd très forts aujourd’hui. Mais c’est justement là qu’est l’espoir !

Quand les gens doivent gouverner, pas seulement parler, mais véritablement agir, ils réalisent qu’il y a certaines contraintes et limites à ce qu’ils peuvent faire. Ceux qui sont descendus dans la rue en Égypte et en Tunisie, réclamaient la liberté, mais ils cherchaient aussi un meilleur niveau de vie, des emplois, une façon de sortir de la pauvreté. Dès lors, si le programme islamiste se réduit à une formule du type : « élisez‑nous et nous ferons de vos enfants des bombes humaines, nous imposerons la loi de la charia », il ne répond pas à la question des emplois. Si les islamistes veulent se maintenir au pouvoir, ils vont forcément devoir répondre à cette question.

Lors du premier tour des élections en Irak et au Koweït, ils avaient aussi obtenu de très bons résultats. Mais lors des deuxième et troisième tours, ils n’ont rien fait. Et ce sont donc des forces plus modérées qui sont passées. Le défi de la politique, celui auquel font face les États-Unis, l’Europe ou Israël, c’est justement de soutenir les courants modérés, à travers le développement économique ou l’entraînement de la société civile. Le challenge, c’est de canaliser une part de la colère qui est dans les rues pour favoriser l’émergence d’institutions démocratiques. Et lorsque l’on évoque l’avenir de cette région, il est très important de se rappeler que nous avons encore une influence quand il s’agit d’aider ou de conseiller.

N’avez-vous pas le sentiment que les fondamentalistes, où qu’ils se trouvent, seront difficiles à déloger du pouvoir ? Si l’on prend l’exemple de la Révolution iranienne, quand Khomeiny prend le pouvoir il y a trente‑deux ans, regardez où nous en sommes aujourd’hui ! On retrouve partout les petits‑fils de Khomeiny : Hezbollah, Hamas, Djihad… N’avez‑vous pas l’impression que si ces extrémistes prennent le pouvoir et que les gens en ont assez - ce qui pourrait arriver du fait que les islamistes n’ont aucune solution contre la crise économique - nous pourrions voir éclore des guerres civiles ?

C’est un risque, et la Révolution iranienne doit nous servir d’avertissement. Tout comme ce qui s’est passé en Algérie, quand les islamistes ont pris le pouvoir et que l’armée a dû intervenir pour les en chasser. Mais le monde est maintenant différent. On ne peut plus se cacher, comme le fit le régime iranien, en maintenant son peuple dans l’ignorance, en lui refusant l’information, ou en le réprimant sans que cela se sache. Parce qu’il y a maintenant des technologies comme Internet, Facebook ou Twitter, qui permettent aux gens de savoir ce qui se passe autour d’eux. Et agir comme le fit l’Iran est désormais plus dur. Souvenez‑vous que 70 % des Iraniens ont moins de 30 ans. Ils n’ont pas cette mémoire de la Révolution, mais ils ont celle de la corruption de la Révolution.
Nous devons donc trouver des moyens d’atteindre ces jeunes en Tunisie, en Égypte, en Libye… Ils savent très bien ce qui se passe dans le monde et ils ne veulent pas vivre dans un islam obscurantiste, ou sous la tyrannie des salafistes ! Je ne crois pas non plus que les femmes de Tunisie ou d’Égypte soient prêtes à se soumettre, comme l’exigent les Salafistes. Je ne dis pas que c’est facile, je ne dis pas que la solution est proche. Mais nous avons des moyens pour lutter, car les gens ne sont plus ignorants de ce qui se passe autour d’eux.

Toutefois, comment empêcher ces extrémistes d’aller de l’avant ? Aux portes d’Israël ou de l’Égypte, ces mouvements musulmans de fraternité se montrent manipulateurs… Sur les 80 millions d’habitants de l’Égypte, 52 millions vivraient avec seulement 2 euros par jour… Et ces extrémistes manipulent cette population pauvre, en entretenant cette paupérisation. Ils ont de l’influence et ils vont s’en servir…

Cela va être difficile, c’est vrai. Mais, encore une fois, ce que les gens veulent avant tout, c’est le développement économique. Et pas seulement les jeunes nantis ! Cela vaut aussi pour les plus démunis. Et là, nous pouvons faire beaucoup pour les forces démocratiques et plus libérales. Nous pouvons aussi nous montrer durs. Si nous disons au nouveau Gouvernement égyptien : « Si vous touchez seulement au traité avec Israël, vous ne recevrez plus le moindre argent des États‑Unis, ce qui vous fermera les portes de l’économie internationale et du système financier mondial », je pense qu’il y réfléchira à deux fois...

Quand vous regardez la façon dont le Président Obama travaille aujourd’hui, auriez‑vous agi différemment, ou auriez‑vous opté pour le même genre d’approche pour résoudre l’ensemble de ces problèmes ?

Sur ce point précis, ils ont fait une erreur. Ils ont même fait une grosse erreur ! Ce fut d’exiger un gel total des implantations de colons en préambule de toute négociation. Aucun Premier ministre israélien ne peut accepter une telle mesure. Et une fois exprimée cette exigence, qu’était supposé faire Abbas ? Il n’allait tout de même pas se montrer moins Palestinien que les Américains !

Il se devait d’exiger lui aussi un gel total des implantations… Et je pense que c’est là que le Processus de paix a dérapé. J’avais espéré que le Président des État‑Unis se rendrait deux fois en Israël, pas une. Je ne comprends toujours pas pourquoi il ne l’a pas fait.

Pensez‑vous qu’une chute d’Al‑Assad en Syrie puisse servir Israël, le monde occidental et les États‑Unis, en affaiblissant l’Iran et ses alliés dans la région, comme le Hezbollah et le Hamas ?

Oui, parce que la Syrie est pour l ’ I ran une passerelle vers le Moyen‑Orient. N’oubliez pas que les Iraniens sont des Perses, les Arabes les détestent. Les Syriens aussi sont des Arabes, mais leur solide alliance avec l’Iran permet aux Iraniens d’exercer une influence au Liban et en Irak qu’ils n’auraient jamais pu avoir autrement. Dans le cas de Bachar al‑Assad, je connais des gens qui s’inquiètent de ce qui pourrait lui succéder. Mais je crois que presque n’importe quoi d’autres serait meilleur. Il est la raison principale au fait que le Hamas soit capable de poursuivre ses agissements.
Après la guerre du Liban, je me souviens avoir tenté de fermer l’approvisionnement en armes du Hezbollah. Et c’est bien par la frontière syrienne que transitaient toutes ces armes.

Les Syriens soutiennent le Hezbollah et déstabilisent le Liban. Ils favorisent le passage de terroristes vers l’Irak pour des opérations de déstabilisation. Je sais bien que certains voient Bachar al‑Assad et la Syrie comme une force d’équilibre dans la région. Mais, par bien des aspects, la Syrie n’a rien à envier à l’Iran, dont elle fait le lit au Moyen‑Orient. Si nous parvenons à nous débarrasser de Bachar al‑Assad, cela profitera non seulement aux Syriens, mais aussi au reste du monde.

Que faire avec les ayatollahs en Iran ? Nombre d’observateurs avisés affirment qu’une intervention militaire serait très dangereuse, du fait que les Iraniens sont ultranationalistes et qu’une telle ingérence les pousserait sans doute à se souder. Dès lors, comment le monde occidental peut-il essayer d’aider la majorité de la population iranienne ? Comment initier un mouvement qui puisse renverser ce régime ? Existe‑t‑il une possibilité de voir les États‑Unis, l’Europe et Israël s’associer pour tenter de mettre fin à ce que Jacques Chirac appela en son temps « le cancer du Moyen‑Orient » ?

L’Iran est le pays le plus dangereux du monde. Il cherche toujours l’arme nucléaire et progresse dans sa quête. Il est le plus gros sponsor du terrorisme international et soumet son peuple à la répression. Mais il y a quelques bonnes nouvelles à propos de l’Iran. C’est un État dangereux, mais je crois qu’il est fondamentalement faible. C’est un endroit où les chefs religieux se battent entre eux, de plus en plus. Presque chaque jour, l’Iran est en proie à la violence avec des assassinats, des bombes… Il se passe donc quelque chose en coulisses. Et je crois que nous pouvons faire davantage pour menacer le régime.

Pour conclure, parlons de l’Irak… George W. Bush et son Administration, dont vous avez fait partie, n’ont pas réussi à stabiliser totalement l’Irak. Et Barack Obama n’a pas fait mieux. Ne craignez‑vous pas que le voisin iranien, une fois encore, s’y enfonce pour tenter de transformer l’Irak en une République islamique ?

Sans doute peuvent‑ils essayer, mais ils ne réussiront pas. Certes, l’Irak connaît des troubles, mais les choses sont plus stables qu’on peut l’imaginer. Nous aurons encore des relations militaires avec les Irakiens, même si j’aurais préféré qu’on laisse des troupes sur place. Pour ma part, j’aurais défendu cette idée… Et puis souvenez‑vous que l’Irak est sur le point de devenir le quatrième meilleur client de l’industrie militaire américaine, en termes d’équipements dans la région. Cela va nous permettre de faire beaucoup pour l’entraînement des militaires et policiers irakiens. Donc, oui, nous allons continuer d’avoir une influence en Irak.Plus important encore, je peux vous dire que les Irakiens détestent les Iraniens, à tel point, que, lors de son exil, l’actuel Premier ministre Nouri al‑Maliki a choisi la Syrie. Il ne pouvait supporter l’idée d’être en Iran ! Alors, je ne crois pas que les Irakiens seront très favorables à l’Iran, même si ce dernier jouit d’une certaine influence. Mais si nous faisons correctement notre travail, l’Iran commencera à s’affaiblir.
On a beaucoup critiqué le fait que Saddam Hussein ne disposait pas d’armes de destruction massive, mais il ne fait aucun doute qu’il a cherché à s’en procurer, ne serait‑ce qu’à travers ses essais répétés, et ce, en dépit des sanctions. Alors imaginez que Saddam Hussein soit encore là… Nous parlerions maintenant d’une course à l’arme nucléaire entre Saddam Hussein en Irak et Mahmoud Ahmadinejad en Iran… C’est donc une bonne chose que Saddam Hussein soit part i et je pense que les Irakiens finiront par représenter une vraie force contre les Iraniens.

Propos recueillis par Christian Malard