« Je suis certain que Palestiniens et Israéliens finiront par se mettre d’accord »


Vous avez grandi dans une région rurale au bord du Nil…
Quel genre d’enfant étiez-vous ?


Oh vous savez, nous étions une famille très ordinaire. On travaillait et l’on s’habillait comme n'importe qui. Nous étions ni riche, ni pauvre et la vie était agréable là-bas.

Vous aviez 20 ans lors de la création de l’État d’Israël. Quelle a été votre réaction, Monsieur le Président ?

En fait, à l’époque, nous n’avions pas accès à l’information, comme c’est le cas de nos jours. Du coup, on a juste entendu parler de la création d’un État d’Israël, avec l’accord des Nations Unies…Mais on n’avait pas vraiment de détails, c’était très différent de maintenant. Aujourd’hui, avec les chaînes satellites, vous êtes au courant de tout.
Et du coup, vous êtes plus réactif. Mais à l’époque, les sources d’informations étaient vraiment très réduites.

Qu’est ce qui vous a poussé à entrer dans l’Armée, à devenir militaire… et pilote ? Ce n’est pas un métier qu’on choisit totalement par hasard…

Quand j’étais au lycée, j’avais des amis qui ont intégré l’Académie militaire, et d’autres, l’école de police. J’avais beaucoup d’admiration pour eux. Ils me racontaient les aventures qui les attendaient une fois leur formation terminée. Et surtout, ils allaient représenter l’honneur de l’Armée. Ça m’a donné envie, avec d’autres copains, de faire la même chose.
Et puis, quand on pense à l’aviation de l’époque, euh... Comment dirais-je ? On avait une image du pilote qui était de l’ordre presque de l’inaccessible. Le pilote, c’était le symbole du courage, un combattant volant dans les cieux au péril de sa vie.
Alors, je me suis dit : « si je réussis l’examen d’entrée, je veux faire ça ! ».

En 1967, la Guerre des Six jours s’est terminée par une débâcle pour l’Armée égyptienne. Comment avez-vous réagi en tant que militaire, mais aussi en tant que citoyen égyptien ?
 
Je vais vous faire une confidence : le 5 juin 1967 a été une catastrophe pour nous, les militaires. Nous étions anéantis, humiliés, parce que c’était notre responsabilité de défendre notre pays. Le moral de nos forces était donc au plus bas. Mais, nous n’avons pas voulu baisser les bras. Nous avions besoin d’une revanche. Nous n’allions quand même pas rester à ne rien faire, en acceptant la défaite sans réagir. Cependant, il nous a quand même fallu trois ou quatre mois pour retrouver le moral et se remettre au travail. Mais nous avons repris l’entraînement avec pour objectif la reconquête de nos terres. Nous devions retrouver notre honneur de militaire et de citoyen égyptien.

Votre nomination à la Vice-présidence vous a-t-elle surprise ?

Un jour, le Président Sadate m’appelle et me demande de venir le voir, ce que je fais. À vrai dire, je ne m’attendais à rien de précis. Ma femme et moi devions dîner chez des amis, c’était un jeudi soir après la Guerre d’Octobre, le climat était détendu…
Donc, je suis allé le voir comme convenu vers 18h. Il m’a gardé jusqu'à 20h. Il a commencé par évoquer l’Histoire du pays, à raconter diverses anecdotes… Puis, il me dit qu’il réfléchissait, qu’il voulait nommer un Vice-président et qu’il avait pensé à certaines personnes pour ce poste… Je n’ai pas imaginé une seule seconde qu’il pensait à moi ! Je n’étais pas candidat à cette fonction. Et finalement, lorsqu’il m’a annoncé qu’il me nommait, là, je suis tombé de haut ! Je lui ai même demandé si ce n’était pas un peu prématuré. Il m’a alors répondu : « Non, vous commencez la semaine prochaine ». Je me suis alors dit que ce devait être mon destin.

Monsieur le Président, vous étiez aux côtés d’Anouar El Sadate lorsqu’il a été assassiné le 6 octobre 1981. Vous avez même été blessé. Quel souvenir gardez-vous de ce moment tragique ?

J’étais là, assis à côté de lui, quand il a été touché, ainsi qu’une autre personne qui se trouvait derrière lui. Je n’ai pas réalisé sur l’instant, mais il venait de se faire tirer dessus par ses propres soldats ! C’était inimaginable… Oui, j’étais choqué. Évidemment, je suis tout de suite allé à l’hôpital, mais il n’y avait déjà plus d’espoir. Ça été un vrai choc, un choc incroyable.

Quand on voit ce qu’il se passe aujourd’hui entre Israéliens et Palestiniens, entre le Hamas et le Fatah, gardez-vous encore un espoir de trouver une solution à ce conflit vieux de 59 ans ?

Ils ne se haïssent pas vraiment, la preuve : ils tentent de négocier. Soyons francs et réalistes, ce n’est pas une question de haine... Qu’est-ce que la haine ? Les Palestiniens se battent pour leur territoire et s’il y avait une justice, il n’y aurait même pas de haine. Un jour, lors d’un Sommet à Sharm El Sheikh rassemblant Barak, Arafat et Clinton, alors que nous étions proches d’un accord, je leur ai dit comme ça pour plaisanter : « Nous allons réussir à vous réconcilier et je suis sûr que vous finirez par comploter contre nous ! ». Je suis certain qu’ils finiront par se mettre d’accord. C’est vrai que la situation actuelle est plus compliquée, parce que le Hamas est au pouvoir et refuse de reconnaître Israël. Mais il faut absolument qu’il reconnaisse Israël car c’est un État, un État avec lequel il faut négocier, pour le bien de tous. C’est aussi dans l’intérêt des Palestiniens, ils ne peuvent donc pas passer outre. Je sais que cela va encore prendre du temps, mais les parties doivent se mettre autour de la table des négociations. D’ailleurs, nous allons bientôt organiser un sommet à Sharm El Sheikh, Mahmoud Abbas et Ehud Olmert ont donné leur accord.

Quelle est votre opinion sur le nucléaire ?

Il s’agit là d’une question brûlante. Je pense que chaque pays a le droit d’utiliser le nucléaire, en tant que source d’énergie. Mais il peut aussi s’agir d’une arme de destruction massive très dangereuse. C’est pourquoi nous n’en voulons pas dans la région. Leur impact serait forcément négatif sur le monde arabe. Je suis donc contre l’obtention de ces armes, que ce soit en Iran ou ailleurs. Elles vont affaiblir nos relations, y compris avec Israël. Je le répète, ces armes doivent être bannies de la région. Si ce n’est pas le cas, d’autres pays vont vouloir aussi lancer leur propre programme nucléaire pour se défendre. Ils ne vont évidemment pas rester les bras croisés à attendre. Une fois de plus, il faut dialoguer. Seul le dialogue peut régler ce problème.

Qu’est ce qui vous a amené, Monsieur Le Président, à organiser les premières grandes élections pluralistes en 2005 ?

Je vais vous dire : en réalité j’y pense depuis 2004. J’ai passé beaucoup de temps à la tête de l’État, j’ai beaucoup travaillé, la tâche était grande, surtout avec les guerres que le pays a connues. Ceci étant accompli, je me suis dit que je devrais bien partir un jour et que je devais absolument permettre au peuple de choisir lui-même le Président qu’il souhaiterait alors parmi plusieurs candidats. L’élection présidentielle pluraliste, au suffrage direct, est préférable à la désignation d’un Président par le Parlement. Imaginez qu’il n’y ait pas de majorité parlementaire pour un candidat, cela risquerait de créer une situation problématique. Maintenant, c’est au peuple que revient ce choix. Ce n’est plus l’affaire du Parlement. C’est au peuple d’aller dans les bureaux de vote et de choisir en toute souveraineté parmi plusieurs candidats. Ce processus garantit une élection juste, dans l’intérêt de la Nation.

Quelle serait votre définition de la démocratie idéale pour l’Egypte ?

Moi, je veux que l’Egypte soit un pays démocratique, à l’image des autres démocraties dans le monde, avec une économie libre et des partis politiques forts, que le peuple s’implique dans la vie politique. Voilà ce que je souhaite. 

Selon vous, aujourd’hui, comment peut-on et comment doit-on lutter contre le terrorisme ?

Ce qui s’est passé à New York, cette tragédie, est liée au problème palestinien. Ce qui se passe en Afghanistan, avec Ben Laden, et ceux qui le soutiennent, c’est aussi lié à la question palestinienne. Ces gens-là ne comprennent pas que l’on puisse discuter avec Israël, ou avoir des relations avec ce pays, tant que la question palestinienne n’est pas résolue. Et il nous sera très difficile de progresser ailleurs, comme en Irak par exemple. C’est pour cette raison que j’affirme que la route qui mène à Bagdad passe nécessairement par Jérusalem. C’est une question fondamentale pour le règlement des autres conflits.

Quelle est la situation de votre pays actuellement ?

Nous avons récupéré nos terres par le biais de la guerre, de négociations et du droit international. Je considère cela comme une grande avancée. Mais il y a encore beaucoup à faire. Le problème de la surpopulation ne peut être laissé de côté. Sur le plan économique, nous sommes passés de l’économie planifiée à l’économie libérale, de manière progressive, pour que le peuple ne subisse pas de choc. Les réformes apparaissent donc graduellement.

Quelle personnalité française appréciez-vous particulièrement ?

Mitterrand ! Vous savez, c’est quelqu’un que j’ai toujours respecté du temps où il était Président. Nous avions une relation très forte, proche de celle que j’ai avec Jacques Chirac aujourd’hui. C’était quelqu’un de sage, c’était un fin politique. Cela ne veut pas dire que les personnalités actuelles ne le sont pas. Jacques Chirac lui-même est un grand homme politique, vraiment ! Mais Mitterrand était véritablement quelqu’un d’exceptionnel. Nous avions l’habitude de nous voir régulièrement et il venait tous les ans en Egypte. Son dernier voyage à l’étranger s’est déroulé à Assouan, où il descendait dans le même hôtel que moi. Un soir, je lui ai proposé de venir déjeuner le lendemain, mais on m’a fait savoir qu’il souhaitait repartir. Sur le coup, j’ai cru à un malentendu mais en fait, il ne sentait pas bien. Je lui ai donc envoyé un avion qui l’a ramené dans une ville à l’Ouest de la France. Ensuite il est revenu à Paris et notre avion est rentré en Egypte. Une semaine plus tard, il est décédé. Il a donc fait son dernier voyage à l’étranger, chez nous.

Propos recueillis par Christian Malard