Bernard Dorin : "Le métier d’ambassadeur"

Ce métier, qui est un vrai métier, je le connais un peu pour l’avoir exercé cinq fois : en Haïti, en Afrique du Sud, au Brésil, au Japon et en Grande-Bretagne, c’est-à-dire dans des pays de taille et de civilisation fort différentes, mais dont chacun d’eux a été passionnant à découvrir. Or, ce métier, qui était très peu connu, a suscité un certain nombre d’idées fausses auxquelles il convient d’abord de tordre le cou.

Première idée fausse : “les ambassadeurs n’ont rien à faire et tout leur temps est consacré aux activités sociales”.
Certes, celles-là ne sont pas négligeables, mais ne constituent qu’une part réduite d’une fonction qui est l’une des plus absorbantes qui soient. C’est ainsi qu’étant au service de l’Etat 24h sur 24, l’ambassadeur peut recevoir des télégrammes “immédiats” en provenance du ministère qu’il est tenu de traiter à toute heure, même au milieu de la nuit.

Deuxième idée fausse : “les ambassadeurs roulent sur l’or”.
En fait, s’ils habitent parfois des Palais prestigieux comme à Rome, à Lisbonne ou à Prague, ils vivent sur le traitement que leur sert l’Etat, majoré des “indemnités de résidence” et des “frais de représentation” et n’ont pas besoin, comme autrefois, de consacrer à leur fonction une fortune personnelle, que, pour la plupart, ils ne possèdent d’ailleurs pas. On ne peut pas dire non plus que les ambassadeurs sont cooptés, comme ils pouvaient l’être jadis au sein des milieux aristocratiques, puisque, depuis la création de l’ENA, c’est par un concours très ouvert que l’on entre dans la “carrière” et qu’on a ainsi vocation à en occuper les plus hauts postes. De même, il est excessif d’estimer que les ambassadeurs jouissent de privilèges exorbitants, par exemple l’immunité de juridiction étendue à l’épouse et aux enfants, car il s’agit là d’assurer la pleine liberté de parole et d’action du chef de mission diplomatique qui doit être protégé de toute menace ou pression de la part des autorités du pays de sa résidence.

Enfin, dernière idée fausse : “depuis que les chefs d’Etat et les ministères passent leur temps à se rencontrer, les ambassadeurs ne servent plus à rien !”.
Une anecdote me permettra de faire justice de ces affirmations particulièrement erronées: alors qu’il était déjà 10 heures du soir, je reçois dans mon bureau de Londres, un télégramme “immédiat”, me demandant de faire part au plus haut niveau (c’est-à-dire celui de Premier ministre) du contenu d’un projet de résolution français qui allait être discuté au Conseil de Sécurité de l’ONU et qui visait à prévenir l’attaque terrestre des alliés lors de la Première Guerre du Golfe. Je me rends donc d’abord chez le ministre des Affaires étrangères britannique, Douglas Hurd, qui décide que nous devions prévenir aussitôt le Premier ministre, John Major. Ce dernier nous reçoit en robe de chambre, manifestement réveillé par notre intrusion et me coupe la parole en disant : “c’est insensé, j’ai déjeuné aujourd’hui même à Paris avec votre Président et il ne m’a pas dit un mot de ce projet. Between allies, it is unfair !” (le mot « unfair » est très fort en langage diplomatique). A quelque temps de là, accompagnant François Mitterrand de l’aéroport au lieu d’une conférence, je lui fit part de l’incident. Et lui de répondre : “Certes, je ne lui ai pas dit formellement que nous allions déposer un plan, mais je le lui ai fait entendre ! ». Le malheur, c’est que l’interlocuteur n’avait pas “entendu !”. Or, l’interprète de l’Elysée était excellent et les deux dirigeants politiques de bonne foi. Seulement, ils parlaient en tête à tête et ne disposaient pas de la présence d’un ambassadeur qui eut pu interpréter les propos et “traduire” le langage de l’un dans celui de l’autre. Au surplus, quand les politiques négocient, ils s’appuient généralement sur des dossiers que leur ont préparé les diplomates.

Mais qu’est-ce qui caractérise vraiment le métier d’ambassadeur ?
C’est d’abord sa variété : entre la négociation, l’accueil de personnalités, la rédaction des dépêches et des télégrammes, les instructions à donner aux différents “postes” de l’ambassade (politique, militaire, culturel, commercial, consulaire), les visites, les conférences, les inaugurations, les réceptions, que sais-je encore, aucune journée ne ressemble à la précédente, ni à la suivante, sauf par sa charge de travail. Ensuite, c’est un métier très humain, dans la mesure où il permet d’avoir des contacts personnels avec un grand nombre de personnes intéressante de toutes conditions et de toutes professions. C’est ainsi, surtout lorsque l’ambassade se trouve dans la Capitale économique et culturelle du pays, ce qui est la cas de Tokyo et de Londres, que l’ambassade reçoit les gens de lettres, les artistes, les financiers, les chercheurs, les entrepreneurs, les scientifiques, les acteurs, ce qui permet d’organiser des dîners et rencontres du plus grand intérêt. Ainsi, par exemple, ai-je eu la chance de m’entretenir personnellement avec des gens comme Jean Rouch, Louis Malle ou Yves Montant, ce qu’une autre profession n’aurait sans doute pas permis. Enfin, dans la mesure où l’ambassadeur change de poste environ tous les trois ans, c’est-à-dire souvent de continent, de climat, de culture, de langue d’usage, d’amis et de relations, ce métier permet en quelque sorte de vivre plusieurs vies, à condition bien sûr d’accepter les inconvénients que ces changements constants comportent, notamment pour les enfants et surtout de s’intégrer profondément au pays nouveau en étudiant sa langue, ses traditions, jusqu’à ses préjugés nationaux. Il s’agit d’ailleurs là beaucoup moins d’un enrichissement personnel que d’une connaissance du pays de résidence à l’usage des autorités nationales susceptibles de l’utiliser.

Maintenant quelles sont les principales fonctions de l’ambassadeur?
La première, la plus traditionnelle, est la représentation : l’ambassadeur est d’abord le représentant personnel de son Chef d’Etat auprès du Chef d’Etat (Président ou souverain) du pays de sa nouvelle résidence. C’est à ce titre qu’il présente à ce dernier ses “lettres de créance”. En second lieu, le devoir de l’ambassadeur est d’observer ce qui se passe d’important dans l’Etat où il a été accrédité afin de pouvoir rendre compte le plus exactement possible à ses autorités nationales, Président ou ministre des Affaires étrangères. En effet, l’ambassadeur n’a pas le pouvoir de décider, mais seulement celui de conseiller les politiques qui sont les seuls véritables décideurs. Cela peut paraître un peu frustrant, mais c’est dans la saine nature des choses. La troisième fonction de l’ambassadeur est la négociation des Traités internationaux et des accords en forme simplifiée qu’il exerce avec l’aide des services spécialisés en fonction de la nature du texte considéré. Enfin, l’ambassadeur assure la protection des personnes et des intérêts de ses ressortissants nationaux grâce aux consulats généraux ou aux consulats qui sont sans son autorité. Tout cela exige d’abord de la constance : le Général de Gaulle m’a dit un jour avec geste à l’appui: « Il faut ramer ! ». Egalement un certain courage devant les menaces terroristes qui peuvent transformer l’ambassadeur en gibier, de la dignité, certainement ainsi que de la ferveur. Non moins indispensable, me semble être la moralité de même que l’imagination et le don de la vision pour son pays. J’irais jusqu’à ajouter une certaine forme d’amour. On dit généralement que pour aimer un pays, il faut le connaître. Je pense que pour le connaître, il faut d’abord l’aimer. Je voudrais conclure sur une note de modestie. En 1835, Alfred de Vigny écrit : “Servitude et grandeur militaire”. Dans le métier diplomatique, il y a sans doute plus de servitude que de grandeur et l’ambassadeur et d’abord et avant tout un “serviteur”, c’est à dire quelqu’un qui sert une cause, celle de son pays. C’est une responsabilité exaltante, mais souvent bien lourde à porter. Aussi, toute proportion gardée, pourrait-on dire des ambassadeurs ce que Bossuet disait superbement des Rois : “ Leur position les rends faibles, elle les rend vulnérables et les charge devant Dieu d’un plus grand compte”.