"Faire preuve de Sagesse"

Diriez‑vous aujourd’hui que le monde est sous la menace d’une guerre nucléaire ?...

Aujourd’hui, le risque d’un conflit nucléaire opposant des grandes puissances n’existe plus. Et nous devrions être en mesure d’écarter presque totalement cette menace. Durant la Guerre froide, le monde comptait quelques 55 000 têtes nucléaires, soit largement assez pour atomiser plusieurs fois toute l’espèce humaine… Par le passé, le monde a vraiment flirté avec une menace fatale, par exemple durant la crise de Cuba. Et si nous y avons échappé, c’est plus dû à la chance qu’à notre volonté. Avec la fin de la Guerre froide, la situation a radicalement changé, pour le meilleur. Malgré tout, nous devons rester conscients du fait qu’il existe encore près de 23 000 ogives nucléaires opérationnelles. La plupart d’entre elles sont en état d’alerte et il suffirait d’une erreur ou d’un malentendu pour déclencher l’irréparable… Les Etats dotés de l’arme nucléaire se plaisent à suggérer que le plus grand risque pour la planète est lié aux aspirations de certains pays et groupes terroristes à posséder l’arme nucléaire. Il est cependant évident que le meilleur moyen de réduire le risque d’un conflit nucléaire est que ceux qui sont assis sur les plus gros arsenaux relèvent leurs armes de l’état d’alerte et qu’ils en réduisent le nombre. L’engagement principal du Traité de non-prolifération (TNP, 1968) était que les Etats membres ne disposant pas d’armes nucléaires maintiennent leur position, tandis que les autres devaient s’en débarrasser. Il est désormais largement admis que la double politique qui existe en la matière – qui voit certains pays obtenir le feu vert alors que d’autres sont frappés d’interdiction – ne peut plus durer. À moins que les Etats dotés d’armes nucléaires n’assument les engagements pris dans le cadre du TNP et négocient pour éliminer progressivement leurs stocks sur une période donnée, il semble difficile, voire impossible, d’imposer une interdiction aux autres protagonistes, qu’ils soient ou non des Etats.
Grâce à la globalisation, la paix mondiale ne dépend plus de la menace dite de « Destruction Mutuelle Assurée » (DMA) des grandes puissances. Elle est désormais plutôt liée au phénomène de dépendance économique mutuelle, ce que nous constatons notamment au sein de l’Union européenne. Je reconnais que nous ne pouvons pas nous prémunir à cent pour cent contre une attaque qui serait lancée à dessein, mais je pense que le risque d’un conflit nucléaire entre grandes puissances a quasiment disparu avec la fin de la Guerre froide.

Selon vous, l’Iran et la Corée du Nord constituent-ils les principales menaces nucléaires ?

Pour emprunter à Mark Twain, je dirais que la rumeur qui évoque la mort du Traité de non-prolifération est très exagérée. À l’exception de l’Inde, d’Israël, du Pakistan et de la Corée du Nord, tous les pays ont ratifié ce Traité. L’Afrique du Sud a un temps développé un programme d’armes nucléaires avant de démanteler ses stocks sous la surveillance de l’AIEA. L’Irak et la Libye ont bien tenté de tricher, mais nous les avons arrêtés. Quant au Belarus, au Kazakhstan et à l’Ukraine, leurs armes nucléaires ont été transférées en Russie et ces pays font maintenant partie intégrante du TNP.
La Corée du Nord a certes développé et testé une arme nucléaire ; et l’Iran est suspecté de vouloir faire de même. Mais la Communauté internationale veille à ce que cela n’aille pas plus loin. Tout cela requiert évidemment la plus extrême prudence. D’autant plus que les menaces perceptibles sont justement l’argument principal qui pousse les pays à s’engager dans l’armement nucléaire. Pour assurer en partie des négociations constructives avec ces deux Etats, il conviendrait déjà de les convaincre qu’ils ne sont pas, et ne seront pas, l’objet de menaces extérieures, d’où qu’elles viennent. Et comme les notions de respect et de statut international peuvent constituer une autre motivation pour se doter de l’arme nucléaire, il faudrait qu’ils soient assurés d’une reprise normale des contacts et des relations diplomatiques avec la Communaut é internationale, sous réserve qu’ils lui garantissent de renoncer à leurs ambitions nucléaires et qu’ils acceptent de se soumettre à des inspections fiables. En Iran, le Président Ahmadinejad cherche certes à s’assurer le soutien populaire en usant d’un discours inacceptable à l’encontre d’Israël et en exploitant l’amertume que le monde arabe ressent de manière bien compréhensible face à la situation de ses frères arabes palestiniens.

Toutefois, l’Iran n’a jamais eu d’antécédents expansionnistes et la révolution iranienne, qui s’érode lentement de l’intérieur, ne semble plus guère exportable. Même si notre approche de l’Iran a souvent été autoritaire et désobligeante, je crois qu’il n’est pas trop tard pour mener des négociations constructives. Une part du crédit en revient au Président Obama, qui a su mettre un terme aux conditions préalables imposées à toute négociation. Si les sanctions économiques votées par le Conseil de sécurité de l’ONU peuvent s’avérer viables, la menace d’une intervention militaire contre l’Iran – « toutes les options restent sur la table » – provoquerait plus sûrement une réaction de fierté nationale à même de relancer la course à l’arme nucléaire.

Un autre fait positif fondamental est que, contrairement à l’impression que l’Iran semble parfois vouloir projeter, personne ne lui reproche d’avoir largement recours à l’énergie nucléaire pour sa production d’électricité. En fait, des Etats négocient même en affichant leur volonté de l’aider à augmenter sa capacité de production via des réacteurs nucléaires et pour lui garantir un approvisionnement en combustible. Seul le programme d’enrichissement d’uranium pose des problèmes et inquiète. De la même façon qu’un pays peut consommer de l’essence sans pour autant bâtir des raffineries de son propre chef, il peut avoir recours à cette énergie sans pour autant décider de construire des usines d’enrichissement d’uranium.

Depuis le rapatriement récent de 100 000 soldats américains qui se trouvaient en Irak, la situation là‑bas se détériore un peu plus chaque jour. Et dans l’Afghanistan voisin, l’Otan vient de décider que, à compter de 2014, la sécurité intérieure relèvera de l’armée et de la police afghane
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Les cas de l’Iran et de l’Afghanistan montrent que, si des Etats puissants peuvent renverser des Gouvernements détestables, construire un pays sur des bases humaines et démocratiques est une tâche tout à fait différente. Elle est de celles qui ne peuvent réussir entre des mains étrangères. De la même façon qu’on ne peut garantir le désarmement par la guerre, on ne peut garantir la démocratie par l’occupation. On peut douter que le moment soit judicieux pour le départ des troupes étrangères en Irak et en Afghanistan, mais il est clair que ce départ est indispensable pour que les différents groupes dans les deux pays aient le sentiment que leur destin leur appartient. Et à eux seulement.


Parlons maintenant du Pakistan qui possède l’arme nucléaire et qui abrite des terroristes d’AlQaïda…

Des groupes militants aux Etats‑Unis ont fréquemment assimilé les interventions en Irak et en Afghanistan à des moyens de combattre le terrorisme hors du sol américain. Qu’ils soient sincères ou non, j’estime que leur raisonnement est erroné. Pour moi, il est plus probable que ce soit le retrait des troupes américaines et internationales d’Irak, d’Afghanistan, du Pakistan et d’autres pays qui permette de réduire la menace terroriste contre les Etats qui ont envoyé des contingents. Car j’ai bien peur que la présence de troupes étrangères soit inévitablement ressentie comme une humiliation.